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| Compléments nutritionnels : le décalage de la France VOUS PRENEZ DES SUPPLEMENTS DE VITAMINES ? " GARE AU SCORBUT " ! Quel pays interdit à ceux qui en ont besoin l'accès à des compléments alimentaires, pourchasse ceux qui les prescrivent et prononce même des peines de prison à l'encontre de ceux qui en font commerce ? Pas la Corée du Nord, ni l'Irak de Saddam, Mesdames et Messieurs, mais la République française, libre, égalitaire et fraternelle, au nom du peuple français et avec ses deniers s'il vous plaît... Exemple tiré du volumineux courrier que je reçois à Sciences et Avenir : les vexations subies par les séropositifs. Ils ont un besoin vital d'antioxydants, qu'ils tentent de faire venir des Etats-Unis. Dans la plupart des cas l'administration les intercepte sous le prétexte qu'ils " pourraient mettre en danger la santé publique ". Preuve qu'au ministère de la Santé, à défaut d'avoir le sens de la compassion, on a celui de l'humour noir. Pour des raisons qui tiennent probablement de la psychanalyse, l'administration française est depuis des décennies engagée dans une croisade contre les compléments nutritionnels. Tout a été tenté, au prix des mensonges les plus éhontés, pour faire croire qu'une alimentation " variée " couvre les besoins en vitamines et minéraux. Et que ceux-ci sont forcément inutiles et dangereux. La " variété " d'abord. Toutes les enquêtes alimentaires récentes montrent qu'une part importante de la population française ne reçoit pas les quantités optimales de vitamines et de minéraux. En utilisant un modèle de programmation linéaire, Nicole Darmon (CNAM, Paris) a montré que pour se rapprocher des apports conseillés (ANC), il faudrait manger des aliments dédaignés par 75 % de la population, comme les mollusques, les abats ou les oléagineux secs. Et pas question de " variété " : un régime monotone serait plus efficace que le vieux credo selon lequel il faudrait " manger un peu de tout. " Comment dès lors réduire les déficits des Français en vitamines et minéraux ? Plutôt que d'inciter les Français à prendre des compléments, l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) a eu une idée de génie : elle a réduit en 2000 les ANC de plusieurs vitamines qui posaient problème comme les vitamines du groupe B ou la vitamine D ! Et pour être bien sûr qu'aucun Français ne sera tenté de prendre un complément de vitamines et de minéraux, l'administration agite l'effrayant épouvantail de la " toxicité ". Le rapport sur les " limites de sécurité dans les consommations alimentaires de vitamines et minéraux " a été confié en 1993 à de grands " amis " des vitamines, les Pr Jean-Jacques Bernier et Pierre Louisot. Publié en 1996 et devenu la pièce d'artillerie des autorités sanitaires dans ce domaine, il présente quelques particularités intéressantes, comme celle de baser le seuil de sécurité de la vitamine C sur " une réflexion philosophique. " Celui de la vitamine D sur une grossière erreur de calcul. Ou encore d'établir, sur la foi pourtant d'études identiques, un seuil de sécurité pour les vitamines B3 (niacine) et E environ 20 fois plus bas que ceux en vigueur au Royaume-Uni, et même 40 fois plus bas pour la vitamine B6 ! Quant à l'Afssa, elle a confié le chapitre concernant la vitamine C dans l'édition 2000 des " Apports nutritionnels conseillés pour la population française " au Dr Serge Hercberg et à Geneviève Potier de Courcy (CNAM, Paris) qui, un an plus tôt, jugeaient " inacceptable " que l'on encourage les Français à prendre un complément quotidien de vitamines et de minéraux. Grâce à ces modèles d'objectivité, le lecteur apprend avec terreur qu'il " existe un risque d'accoutumance à la vitamine C ", lequel pourrait conduire au scorbut " après l'arrêt de la supplémentation. " C'est à ces petits détails - qui provoquent l'hilarité chez les spécialistes anglo-saxons des antioxydants, que l'on mesure la contribution d'une certaine nutrition française à l'avancement des connaissances et au bien-être commun. Thierry Souccar. Membre de l'American College of Nutrition, membre de la Société de biologie du vieillissement. Site : www.thierrysouccar.com. Thierry Souccar est journaliste scientifique. Il traite des questions de santé pour Sciences et Avenir et dirige le site santé du Nouvel Observateur, www.lejournalsante.com. Il est l'auteur de plusieurs livres de vulgarisation, dont " Le Nouveau Guide des Vitamines " (Seuil), préfacé par le Pr Jean Dausset, prix Nobel de médecine, et " Le Programme de Longue Vie " (Seuil), qui figure sur la liste des ouvrages recommandés par l'Institut national du vieillissement des Etats-Unis. Son prochain livre, écrit avec M° Isabelle Robard, paraîtra en avril 2003 au Seuil. |