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Après le développement1. Changer les bases et la conception de l'économieLe développement durable est devenu, depuis le Sommet de la Terre qui a eu lieu à Rio en 1992, l'objectif commun des membres des Nations Unies. Force est de constater aujourd'hui que la traduction en actes politiques des engagements pris à cette époque s'est révélée dérisoire. Le Sommet de Johannesbourg, en 2002, qui avait pour objectif d'évaluer le chemin parcouru en 10 ans et de mettre en place un programme d'action pour le développement durable n'a pas réussi à mettre en place les outils opérationnels à la hauteur d'enjeux reconnus unanimement comme prioritaires. Tout en reconnaissant la nécessité de modifier les modes de production et de consommation dans les pays industrialisés, ceux-ci étant jugés comme non durables, le Sommet de Johannesbourg n'a, pas plus que celui de Rio, proposé de mettre en question la logique et le modèle dominant qui sous-tendent les pratiques économiques en vigueur dans le monde entier. Le libre marché et la mondialisation économique et financière sont ainsi présentés non comme des obstacles au développement durable mais comme des atouts. A ce jour, il est sans doute plus que temps de démythifier le concept lui-même. Le développement durable ne serait-il que l'habit neuf d'une société techno-industrielle délabrée consciente des effets négatifs du modèle qu'elle véhicule mais refusant de se remettre en cause? Le comportement des principaux acteurs de l'économie mondialisée apporte une réponse sans équivoque à cette question. Les Etats-Unis, pays le plus puissant du monde, dont l'hégémonie se manifeste dans tous les domaines, a refusé de s'engager pour la sauvegarde de la biodiversité en ne signant pas la Convention de Rio à ce sujet; quant au protocole de Kyoto, entré en vigueur le 18 février 2005, il ne sera pas ratifié par le gouvernement US, lequel refuse que ses entreprises soient soumises à des contraintes jugées trop sévères et que "le mode de vie du peuple américain soit mis en question". On ne peut être plus clair. Les Européens, apparemment plus vertueux, adhèrent sans réserves à tous les engagements en faveur du développement durable mais rechignent à passer à l'action; compétitivité oblige face au grand concurrent US, au Japon et aux nouveaux acteurs mondiaux que sont la Chine et l'Inde... En clair, soyons vertueux pour autant que cela ne nous coûte rien. Il suffit de parcourir les textes officiels pour constater à quel point l'objectif de développement durable s'est enlisé dans la phraséologie passe-partout de l'Union européenne, où il est placé au même niveau que l'objectif de croissance et de compétitivité et l'approfondissement du libre échange. L'heure est venue de se débarrasser d'un concept ambigu et, à partir d'une analyse sans préjugé des mécanismes en vigueur qui compromettent la soutenabilité des activités humaines, de proposer un concept plus approprié comme objectif commun de l'humanité. Dès lors que les activités économiques sont fondées sur l'utilisation et la transformation de ressources finies sur une planète finie et que, parallèlement, chaque acteur, chaque pays a comme objectif de croître, il va de soi que la compétition pour l'accès aux ressources comme pour l'accès aux marchés, fera des gagnants et des perdants, et négligera les biens, les pratiques sociales et les ressources dépourvus de valeurs marchandes ou qui font obstacle à l'expansion du marché. Il est donc parfaitement hypocrite de faire croire que tout le monde peut être bénéficiaire d'un système capitaliste basé sur l'esprit de conquête, la compétition et la marchandisation du monde. En ce début de 21ème siècle, il est de plus en plus clair que l'ère des énergies fossiles (auxquelles il faut ajouter l'énergie nucléaire) touche à sa fin et que la compétition pour la maîtrise des derniers barils, sous l'étendard des droits de l'homme et de la civilisation, se fera de plus en plus acharnée. En outre, les désordres écologiques planétaires sont devenus bien visibles pour ceux qui refusent de se voiler la face. Il est donc devenu irréaliste de croire qu'il est possible d'aménager le système actuel sans le remettre fondamentalement en cause. C'est le changement de paradigme¹ qui s'impose à tous, l'aménagement du modèle dominant s'avérant non seulement illusoire mais inadapté. Il appartient à ceux qui sont les principaux bénéficiaires du modèle dominant, et qui par ailleurs risquent bien d'être, au même titre que les déshérités actuels de la croissance, victimes des bouleversements écologiques et sociaux en cours, d'assumer le leadership des processus de changement. Mais de quel changement de paradigme s'agit-il? C'est la croyance à la possibilité de poursuivre indéfiniment l'objectif de croissance qui est le premier pilier du paradigme en vigueur, le second pilier est une autre croyance, logiquement couplée à la première : le bien-être passe par plus de consommation et de production; il est donc logique de promouvoir ce modèle pour le monde entier et d'éliminer tous les obstacles à sa diffusion. Dès lors que les limites du monde fini dans lequel nous vivons deviennent visibles, de même que les désordres planétaires irréversibles qui lui sont irrémédiablement liés, il s'impose de mettre en cause la validité du paradigme lui-même. Si l'objectif de croissance du bien-être individuel et collectif est réaliste, il s'impose de préciser que le bien-être est une notion subjective et peut être conçu de manière très différente selon le lieu, la tradition, la culture, les pratiques sociales, le système de valeurs... Il ne peut donc en aucun cas se confondre avec le niveau de vie, comme le proposent la plupart des économistes; il ne peut pas non plus se réduire à l'accès à certains services où à des techniques considérées comme émancipatrices ou productrices de confort matériel comme tend à le laisser croire l'adoption du concept de développement humain du PNUD². En clair, le bien-être doit être défini par ceux qui sont concernés. Pour les peuples des pays industrialisés à tout le moins, l'objectif de croissance du bien-être passe par une décroissance matérielle et un choix collectif de simplicité volontaire. Pour l'ensemble de la planète, la démondialisation économique et financière est un préalable à la poursuite de la relocalisation des économies (ou régionalisation) qui implique la diversité de celles-ci, sachant que les ressources, les atouts et les besoins sont le plus souvent propres à une région. La caractéristique commune à toute économie sera son recours structurel aux ressources renouvelables. D'une économie fossile, il faut passer à une économie solaire, où les ressources renouvelables, selon les formes disponibles régionalement, sont le fondement de toutes les activités économiques et de tous les secteurs d'activité. Pour évaluer les performances nationales, les économistes, et à leur suite les décideurs politiques, utilisent un indicateur qui a réussi à s'imposer partout : le PIB ou le produit intérieur brut. Cet indicateur n'a de pertinence que dans le cadre du paradigme actuel fondé sur la croissance et l'ignorance des coûts écologiques et sociaux. Dès lors qu'il s'agit de bien-être, il est indispensable de faire appel à un indicateur du type BNN (bonheur ou bien-être national brut) dans lequel sont intégrés les paramètres écologiques et sociaux. Cet indicateur reste sans doute à construire mais il en existe déjà des approches intéressantes3 comme celles de l'association "Redefining Progress"4 et des "Amis de la Terre" de Grande-Bretagne (ISEW = indice de bien-être économique soutenable). 2. L'indispensable utopie L'argumentaire en faveur d'un nouveau paradigme ne suffit pas à répondre à une question primordiale : comment amorcer et réussir à concrétiser ce qu'il faut bien appeler une mutation profonde du système économique, du mode de pensée dominant et même de notre vie quotidienne. Nous sommes confrontés à deux grandes difficultés :
3. Il n'y a pas urgence mais nécessité d'action immédiate. Les avertissements lancés depuis trente ans par les écologistes sur les dommages à long terme pour l'environnement planétaire d'une économie non soutenable et sur les risques potentiels de certaines technologies (nucléaire, OGM,...) sont maintenant dépassés par l'émergence de nouveaux risques (nanotechnologies, bioterrorisme,...) et le constat de ce que des dégâts écologiques, sociaux et humains irréversibles sont déjà bien présents à ce jour. En bref, le long terme, c'est déjà aujourd'hui. Cette affirmation pourrait apparaître comme alarmiste et insuffisamment fondée si elle ne s'appuyait pas sur des faits observables et sur les analyses et déclarations de personnalités indépendantes du monde politique et des associations écologistes : citons dans le désordre Hubert Reeves, Jean-Marie Pelt, Martin Rees, Dominique Belpomme,... Quelques faits :
Paul Lannoye 1 Un paradigme n'est pas seulement une nouvelle idée. Un mouvement paradigmatique est une avancée qui donne lieu à de nouvelles intuitions et de nouvelles perspectives. 2 Programme des Nations Unies pour le Développement. 3 Voir à ce sujet l'article de "L'Ecologiste" n°13, juillet 2004 par Th. Thouvenot et A. Boutaud. 4 Site Internet : http://www.rprogress.org/projects/gpi/ |